Médiation, musique et publics adolescents en médiathèque : Interview pour Lecture Jeune

Le dernier numéro de la revue Lecture Jeune consacre un dossier complet sur la musique et les adolescents. A ce titre et suite à ma participation à la table ronde de l‘acim autour des publics adolescents, j’ai pu donner ma vision des choses à cette revue et le retour d’expérience de la médiathèque du Bois Fleuri à Lormont.

Interview retranscrite intégralement pour vous :

Marieke Mille pour lecture jeune : Johann Brun, vous êtes bibliothécaire à la médiathèque de Lormont dans laquelle des iPads sont proposés aux usagers, notamment dans la section musique. Pouvez-vous nous expliquer comment le projet s’est mis en place ? 

Johann Brun : La mise à disposition des iPads est née sous l’impulsion d’un projet de la section multimédia[1] de la médiathèque, qui a attiré l’attention des autres secteurs. Nous avons d’abord déployé le projet dans son département d’origine, avant de l’étendre aux autres, dans une deuxième phase, vu le potentiel de l’outil. Dans la section « image et son », nous proposons l’iPad dans l’optique de mettre à disposition un choix documentaire[2]. Une médiation importante est nécessaire par rapport à ces supports. Bien sûr, les jeunes vont prendre l’iPad pour s’amuser, mais n’iront pas forcément plus loin que ce qu’ils connaissent. Il faut les accompagner pour leur faire découvrir de nouvelles fonctions. Certaines applications nécessitent la mise en place d’ateliers afin que le public se les approprie, mais l’accompagnement des jeunes s’effectue plutôt au coup par coup. Je travaille beaucoup la médiation sur place : quand je vois un jeune sur une tablette, je discute avec lui et lui montre des possibilités qu’il ignorait. Cette technique fonctionne plutôt bien puisque les adolescents reviennent, réessaient et me posent de nouvelles questions. Quand j’utilise l’iPad dans la section « image et son » en mixant ou que j’apporte mes propres platines, cela attire du monde mais, en consultation, il est rare que quelqu’un se tourne spontanément vers ce type d’applications. Nos usagers n’ont pas forcément de tablette chez eux ; la plupart découvre l’outil à la médiathèque.

 

MM : Comment sélectionnez-vous les applications que vous mettez à disposition du public sur les iPads ?

JB : Chaque section est dotée d’un iPad en interne, pour la veille, la prospective, mais aussi pour se familiariser avec l’outil. Nous achetons et testons les applications qui nous paraissent les plus pertinentes. Nous essayons de privilégier une offre de qualité, qui correspond à nos missions, aux demandes du public ou à nos actions, en partant toujours de propositions généralistes avant de passer à des applications plus pointues. Nous nous devons d’être compétents dans la maîtrise de l’outil et des contenus afin de valoriser ceux qui nous paraissent appropriés. Les critères d’évaluation sont quasiment identiques à ceux des livres ou des films, même si certains s’ajoutent, comme l’ergonomie ou le graphisme. A force de tester, il est plus facile de faire la différence entre une bonne et une mauvaise application, même sans être capable de dégager une analyse technique ou de détailler le contenu.

 

MM : Comment rendez-vous cette offre visible ?

JB : Nous n’avons fait ni document, ni encart sur notre site Internet, même si nous avons communiqué dans le journal de la ville et dans l’agenda culturel. Des ateliers autour des tablettes, des formations aux vidéos informatiques[3] ont eu lieu. L’offre a été présentée mais aucun focus général sur les iPads, déclinés par section par exemple, n’a vu le jour. La visibilité se traduit par la présence du matériel sur le plateau, l’attrait qu’il représente, ainsi que par la médiation qui est faite autour. C’est un choix qui montre que, pour nous, l’iPad constitue un outil complémentaire totalement intégré aux pratiques des professionnels et à celles des usagers.

MM : Comment communiquez-vous plus particulièrement auprès des jeunes ?

JB : Nous recevons en visite la plupart des classes de la ville, primaires, collèges et lycées, ce qui aide beaucoup. Lors de leurs venues, les élèves n’assistent pas à une visite linéaire, secteur par secteur. Cette formule ne convenait pas car les jeunes qui connaissaient l’établissement avaient tendance à s’agiter. Nous avons donc repensé l’organisation et divisé les classes en groupes qui, tour à tour, passent dans chaque secteur pour une présentation couplée à une activité rapide. A la section « image et son », nous faisons un blindtest[4] sur iPad avec un écran projecteur qui permet une plus grande convivialité. On observe un retour marqué sur les taux d’inscription. En favorisant l’interaction, les jeunes nous identifient mieux. L’environnement facilite peut-être aussi leur présence : la ville, la population, la structure sont des éléments de contexte à prendre en compte. Trop souvent, les bibliothèques se concentrent sur l’intérieur de leurs murs et ce que les équipes y font. Mais il semble qu’il faut être visible à l’extérieur, avant que les usagers ne se déplacent. L’approche de la bibliothèque est fréquemment limitée aux collections et au modèle de prêt de documents, alors que le travail s’en éloigne de plus en plus. Nous devons diversifier nos activités pour trouver des publics.

 

MM : La mise en place des iPads a-t-elle eu un impact sur la fréquentation de la médiathèque par les adolescents ?

JB : Evidemment, l’attractivité du support a influencé la venue des jeunes. Est-ce l’iPad lui-même ou le contenu proposé qui les intéressent ? C’est une bonne question. Je pense que les deux influent. Il faut quand même préciser que l’accès est bridé de façon à ce que les adolescents puissent uniquement naviguer sur les applications que nous avons choisies[5]. Ils viennent les tester dans le cadre de leurs loisirs. Avant tout cependant, la structure les séduit par le lieu, attractif et adapté, les collections, constituées dans une approche pragmatique, tout public, sans considérations de valeur entre les musiques. Ensuite, quand les jeunes font un peu de bruit, je ne leur demande pas de se taire ou de s’en aller. Ils ont leur place dans la médiathèque autant que d’autres usagers. Je pense qu’ils l’ont ressenti et que c’est une des raisons pour lesquelles ils y reviennent.

 

MM : Vous qualifiez le lieu d’« attractif et adapté », les adolescents peuvent-ils investir l’espace pour s’installer et écouter de la musique ?

JB : La section est isolée par une double porte qui permet de diffuser constamment de la musique, dont des musiques actuelles, et pas seulement un fond sonore de classique comme c’est souvent le cas. Cela donne aux usagers le sentiment d’être véritablement dans un « espace musique ». Des platines équipées pour brancher différents casques, entourées de sièges, permettent aux adolescents d’écouter les CD à plusieurs. Ils investissent ces lieux qui relèvent pour eux de la sociabilité avant tout. Il existe peu d’endroits où se réunir, avec de la musique et de l’image, où l’on ne vous demande pas de vous taire. Nous venons pallier un manque. Il s’agit donc plus d’un usage de fait que d’une stratégie de notre part. La médiathèque, attenante à une salle de sport, une école de musique de danse, de théâtre et à un parc, multiplie les possibilités d’activités alentours qui influencent la fréquentation. En outre, ce travail que nous effectuons en direction des publics s’inscrit dans la dynamique générale de la médiathèque, ce qui lui donne davantage d’impact. Concrètement, nous avons permis dans l’espace l’inscription, l’accueil, l’accès au wifi, au multimédia… Peut-être aussi que la formation et le profil des professionnels de cette médiathèque, très sensibles à notre environnement social, créent une forme d’interaction et attirent le public. Les jeunes investissent l’espace quand ils se sentent bien accueillis, sinon ils cherchent d’autres lieux de sociabilité. Même s’ils font un peu de bruit, je préfère qu’ils soient dans la médiathèque, que nous discutions musique et cinéma, plutôt qu’ils traînent à l’arrêt de bus et basculent dans des pratiques illicites. Ce sont les enjeux sous-jacents : finalement, notre rôle est préventif. Bien plus qu’une question de lecture publique et de culture, la mission de la médiathèque est aussi sociale.

 

MM : Un argument souvent avancé par les professionnels est que la présence des adolescents fait fuir les autres usagers…

JB : Certes, mais notre travail consiste également à gérer la cohabitation des publics sur le terrain. Dans la médiathèque, nous ne transigeons pas sur le respect des gens, du lieu et des collections. Comme dans l’éducation, il y a un cadre général dans lequel chacun est libre, mais si on en sort, la sanction tombe. Après deux ans d’ouverture, malgré quelques problèmes au début, les jeunes qui fréquentent la médiathèque savent que, s’ils veulent revenir, ils doivent respecter les règles, quel que soit leur comportement en dehors de l’établissement. Des adultes se sont plaints, mais c’est exceptionnel. Au contraire, j’ai l’impression qu’ils sont contents de voir les adolescents investir le lieu. Les conflits entre usagers sont rares, mais lorsqu’ils se produisent, je prends autant au sérieux l’adulte que l’enfant. Sans être prioritaires, ils ont autant de droits que les autres usagers. A partir du moment où les adultes constatent que les adolescents sont pris en charge, ils ne fuient pas les lieux, au contraire. La différence des usages équilibre également leur cohabitation. Les adultes viennent avant tout pour les collections, pas uniquement pour écouter de la musique. Ils empruntent des documents, restent moins longtemps… Le fait que ce soit vivant leur fait souvent plaisir.

 

MM : Ces différences d’usages entre les adolescents et les adultes se retrouvent-elles dans l’utilisation des iPads ?

JB : Les iPads sont très utilisés par les moins de 18 ans, même en section presse ou adulte. Il est intéressant d’observer que cette appropriation des outils par les jeunes suscite la curiosité des adultes qui les accompagnent parfois. L’outil devient un prétexte à une relation entre les adolescents et leurs aînés. Mais ce sont essentiellement les jeunes qui utilisent les iPads. Est-ce une question générationnelle ? Les adultes ont peut-être aussi plus facilement accès à ces technologies et moins d’intérêt pour elles. Nous proposons également les tablettes lors d’ateliers multimédias, dans lesquels les publics touchés sont alors plus âgés.

 

MM : Quel type d’ateliers proposez-vous ? Certains sont-ils plus spécialement destinés aux adolescents ?

JB : Les ateliers multimédias recoupent de nombreux domaines comme la création graphique, le dessin, la photo, la retouche… Nous avons créé un atelier « Toute ma presse sur iPad » pour amener les usagers à utiliser davantage les tablettes et éventuellement à investir dans leur propre matériel. Des ateliers de jeux vidéo musicaux comme Guitar Hero, DJ Hero ou des jeux de danse ont attiré beaucoup de jeunes et d’adolescents, même s’ils étaient ouverts à tous. Le jeu vidéo reste un médium intéressant pour toucher ce public et permettre une médiation avec les collections, puisque, dans Guitar Hero par exemple, des classiques du rock sont abordés. Cela facilite les ponts avec notre fonds. Pour des raisons d’organisation nous ne pouvons pas proposer d’ateliers spécifiques pour les adolescents.

 

MM : Sollicitez-vous des partenaires extérieurs à la médiathèque pour les ateliers ou dans le cadre d’autres activités autour des iPads ?

JB : Cela arrive parfois, comme lors de sessions sur la musique assistée par ordinateur où un formateur, certifié sur un logiciel bien précis, va intervenir. Nous avions également sollicité des DJ de la région pour un atelier DJ, ou encore une fédération de labels indépendants à l’occasion d’un concert de rock à l’auditorium de la médiathèque. Nous collaborons avec des partenaires de proximité car l’offre est de qualité et qu’une part de nos missions consiste à valoriser ce qui se fait localement. Le Centre d’arts[6] très proche de l’établissement, par exemple, s’est intéressé au lancement du projet avec les iPads, dans l’optique de développer son propre projet. J’espère, à terme, déclencher cette dynamique à l’école municipale de musique en déplaçant quelques iPads sur place et en proposant aux élèves d’utiliser les applications de partitions dont nous disposons. L’attrait s’éveille dans les autres structures de la ville et le fait d’avoir développé une offre, même si elle n’est pas encore pleinement satisfaisante, constitue un début prometteur qui va nous permettre d’aller beaucoup plus loin. Nous allons améliorer la formule, rencontrer des partenaires et essayer de multiplier les possibilités avec des appuis extérieurs parce que nous ne pourrons pas porter seuls un projet hors de la médiathèque suppression de la fin de la phrase.

 

MM : Auriez-vous comme projet de développer une offre de musique dématérialisée ?

JB : Non, je trouve que les offres numériques clés en main, comme on les vend aux bibliothèques, ne sont pas nécessaires, peu satisfaisantes, chères, et ne correspondent pas aux usages. Elles ne sont susceptibles de toucher que des niches d’usagers ou de musique. Il ne faut donc pas croire qu’elles se substitueront aux sites d’écoute. Les usagers demandent majoritairement de la musique grand public − disponible gratuitement en ligne. Il semble vain de se placer sur une offre différente. Le streaming que propose MusicMe me paraît déjà plus approprié. Avant l’ouverture de la médiathèque, il était prévu de numériser les collections et de les proposer en écoute sur place. Je ne voyais pas l’intérêt de payer pour un service uniquement consultable dans les murs alors qu’il existe Internet. Tout le monde n’a pas une pratique dématérialisée : beaucoup d’usagers empruntent encore des CD à la médiathèque. Peut-être que dans quelques années, ils seront effectivement obsolètes en bibliothèque. En attendant, leur prêt est ce qui fonctionne le mieux ici, ce qui justifie leur utilisation. Si, demain, les chiffres chutaient dans notre établissement, la problématique serait différente, mais pour l’instant je les prête une fois et demi plus que j’en ai dans les bacs. Après réflexion, j’en suis venu à ne pas prendre d’offre numérique pour l’instant. Pour moi, l’avenir du métier de bibliothécaire est dans la mise en valeur et l’éditorialisation de contenus gratuits ou presque, sur Internet, parce que la ressource se situe là.



[1] Il était initialement prévu d’équiper uniquement l’espace multimédia pour divers projets et ateliers.

[2] En proposant un accès aux sites Youtube, Deezer, Spotify, des offres de webradio ou des applications d’éveil musical, de création musicale, des instruments virtuels, des tutoriels piano…

[3] Video2brain, un service de formation vidéo en ligne proposé aux usagers sur Ipad, via l’application dédiée. http://www.video2brain.com/fr/

[4] Le blindtest, littéralement « test à l’aveugle », est un quiz musical durant lequel les participants doivent reconnaître l’artiste et/ou le titre d’une chanson dont un extrait a été diffusé.

[5] Il s’agit d’une sécurisation possible sous IOS (le système d’exploitation mobile développé par Apple pour l’iPhone, l’iPod Touch et l’iPad, Ndlr). Des restrictions sont activées pour que certaines applications et paramètres ne soient pas modifiables. Les iPads sont disponibles pour des usages prédéfinis et cadrés. Pour surfer sur Internet, les usagers disposent du wifi public et de l’espace multimédia.

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